Axel PITTET, Responsable communication écrit régulièrement des articles pour Sciences et Avenir. Il décrit le quotidien vécu sur place et les difficultés d’adaptations…

La Rinconada. 4 syllabes et une multitude de mystères. Il y a un an (en 2018, NDLR), quand nous avons commencé à travailler sur ce projet, j’avais effectué quelques recherches sur internet. Les résultats m’avaient surpris. Les quelques articles que l’on pouvait trouver ici ou là dressaient des portraits singuliers. Étranges. Austères. Les photos, quant à elles, laissaient apparaître des visages marqués et gonflés. Pourtant, c’est bien dans cette ville, non loin de la frontière bolivienne que vivent près de 50.000 habitants à près de 5300 m d’altitude, faisant de La Rinconada le lieu d’habitat permanent le plus haut du monde. Une énigme pour la science.

Axel PITTET, Responsable communication, après un échange avec des mineurs. Un beau moment de partage – ©Tom BOUYER – Expédition 5300

De Puno à La Rinconada : 1300 mètres en 4 heures

Après avoir démonté le laboratoire à Puno afin de le transporter à La Rinconada, c’est tout de même avec un petit pincement au cœur que nous partons. Puno, son carnaval et son ambiance atypique laisseront de doux souvenirs malgré l’intensité des journées. Mais voilà, notre équipe de scientifiques aventuriers va écrire une nouvelle page dans le monde de l’hypoxie en réalisant un « phénotypage complet » de la population sur place.

Après quelques dizaines de kilomètres, premier arrêt à Juliaca, plateforme tournante du commerce au Pérou où l’on trouve à peu près tout ce que l’on peut imaginer. Objectif : faire le plein de petit matériel et consommables scientifiques indispensables au projet. Malgré les pluies continues qui s’abattent sur la région depuis quelques jours, nous progressons tout en étant prudents pour ne pas abîmer le matériel, solidement attaché à l’arrière du 4×4. Sur le trajet, on discute « hypoxie » avec Samuel Vergès, responsable de l’expédition.

Il en profite pour me rappeler d’être prudent. En effet, au-dessus de 3000 m, il est préconisé de ne grimper que de 400 à 500 m par jour. Entre Juliaca et La Rinconada, les paysages s’enchaînent et ne se ressemblent pas. Parfois, de grandes lignes droites faisant penser au grand Ouest américain. D’autres fois, des routes enlacées découpent la vallée et rendent l’ambiance plus aérienne, ponctuée par des villages flirtant avec les 4000 – 4500 m d’altitude.

Samuel – que je sens déjà bien concentré – m’explique que l’Amérique du Sud et la Cordillère des Andes sont un des principaux lieux d’habitation permanent en haute altitude sur notre planète. Certaines villes d’Amérique du Sud se situent aux alentours de 3500 – 4000 m (La Paz, Cerro de Pasco) et ont fait l’objet de travaux scientifiques. Ces études ont mis en avant certaines particularités physiologiques développées par ces populations au fil des millénaires. De quoi leur permettre probablement de tolérer le manque d’oxygène de façon plus efficace que nous. Mais jamais pareilles recherches scientifiques n’ont eu lieu à La Rinconada, jamais à une telle altitude.

Vue du ciel. La Rinconada abrite près de 50 000 habitants. ©Tom BOUYER – Expédition 5300

La Rinconada, 50.000 habitants et puis nous, Européens !

Au loin, je vois se dessiner ce fameux panneau rouge « Rinconada » avec en arrière-plan l’énorme glacier. L’environnement est désormais tout autre. Plus sombre. Plus gris. Ça y est… Un mélange d’émotions : de la concentration mais aussi un peu de fierté et de joie de voir aboutir ce sur quoi nous travaillons depuis des mois. J’y avais déjà accompagné Samuel, en octobre 2018, pour préparer cette première mondiale sur le plan scientifique. Et ce n’était pas gagné ! Les freins étaient nombreux : logistique, financier, éthique… Mais nous n’avons rien lâché et c’est bien une qualité que je trouve chez lui : la persévérance. On s’amuse souvent à dire que la sociologie est un sport de combat, je peux désormais dire, avec mon œil extérieur, que cette définition est valable pour d’autres sciences !

À 5300 m d’altitude, on découvre tout un monde

5300 m d’altitude à la montre-altimètre. Enfin ! À la descente du 4×4, il faut décharger le matériel scientifique. Je suis d’emblée dans le « dur ». J’essaie de respirer en me calmant. Impossible. Je ne sais pas si c’est un mélange d’excitation et de fatigue ou si déjà, je paie le manque d’oxygène. 50 %, c’est le taux disponible à cette altitude par rapport au niveau de la mer. Pas évident donc. L’ambiance est particulière mais pas désagréable dans les rues. On trouve des petits « boui-boui » mais aussi de la « junk food » où l’on peut se restaurer pour 1 à 2 euros. La vie y semble permanente et animée.

Alors qu’on se dirige vers l’endroit où l’on s’apprête à reconstituer le laboratoire, on sent déjà les regards tournés vers nous. On ne comprendra qu’après : un appel à la radio avait été lancé pour annoncer notre venue ; la rumeur s’est très vite répandue. Il faut dire que la présence de médecins est rare, la plupart des habitants n’en ont jamais vu et ne bénéficient d’aucun suivi de santé alors même que leurs conditions de vie sont particulièrement difficiles. Un pourcentage significatif d’habitants (25%) montre des difficultés à tolérer le manque d’oxygène et développe des symptômes et des pathologies spécifiques dont nous connaissons peu les caractéristiques et encore moins la façon de les soigner. Pour ma part, même si j’hyperventile pour réaliser le moindre effort, je remarque aussi que pour ces habitants, ce n’est pas si simple. J’en croise un qui semble bien essoufflé en haut des escaliers. Et dans la même rue, a contrario, j’aperçois en contrebas de jeunes adolescents jouer au football et courir comme des lapins. Frustrant. Et fascinant.

Ma première nuit ? « Pas si pire ». Probablement, la semaine à 3800 m d’altitude m’aura aidé. J’avais décidé de ne pas prendre de traitement particulier. Je me suis tout de même réveillé en pleine nuit, ayant le sentiment de m’étouffer. À 6h30 du matin, pas besoin de réveil. Je cherche un maigre filet d’eau froide pour m’asperger le visage et je décris ma situation à Samuel. Il m’explique avoir observé des apnées du sommeil induites par l’altitude lors d’une précédente expédition menée au refuge Vallot près du Mont Blanc chez des personnes en très bonne santé. Bon, rien d’anormal alors. Il poursuit en précisant que paradoxalement, ce phénomène est observé davantage chez les personnes qui s’adaptent le mieux en altitude et permettrait donc, une meilleure oxygénation… Ouf ! Tout va bien !

Des premiers résultats à prendre avec des pincettes.

Les journées sont longues depuis notre arrivée et ne laissent aucun répit. On sent une réelle attente de la part des habitants. Quelle pression ! Je suis admiratif devant le niveau d’intensité que l’équipe arrive à fournir ! Il y a de la passion, de la curiosité et de l’envie… loin de l’image du chercheur en blouse blanche, isolé dans son laboratoire. Ils sont bien là, au service de l’être humain. Au détour d’une conversation, Elisa Perger, médecin du sommeil, m’avouera qu’elle fut marquée par un des volontaires péruviens, visiblement malade, demandant à tout prix de l’aide.

 

Emeric Stauffer, notre médecin spécialiste du sommeil, réalisant une prise de sang… Particularité ? Un taux d’hématocrite très élevé rendant difficile le prélèvement de sang ! ©Tom Bouyer – Expedition 5300. 

Le laboratoire éphémère se transforme en véritable fourmilière désormais. Les volontaires font la queue. Les visages marqués. Les mains et le faciès gonflés. Mais avec le sourire. À ma gauche, je vois Emeric Stauffer, un des médecins-chercheurs de l’expédition, effectuer des prélèvements et lui demande s’il a perçu des différences avec nous, habitants de plaine. Très concentré, il me glissera avec prudence qu’il a déjà vu plusieurs valeurs exceptionnelles. Un travailleur de la mine par exemple a un taux d’hématocrite (volume occupé par les globules rouges dans le sang par rapport au volume total) avoisinant les 80-85%, là où pour le commun des mortels, ce taux avoisine les 40-45%.

Emeric m’explique toujours avec prudence que certains des habitants auraient une viscosité sanguine trois fois supérieure à la nôtre. Conséquences ? Du fait d’une polyglobulie excessive, autrement dit d’une importante quantité de globules rouges pour transporter l’oxygène, le sang serait plus épais, ce qui demande un effort supplémentaire au moteur du corps humain, le cœur. Là où pour tout sportif par exemple, l’accroissement de globules rouges devrait a priori améliorer la performance, ici, cela peut causer des risques d’insuffisances cardiaques…

Juste à côté d’Emeric, Stéphane Doutreleau, notre cardiologue du sport, réalise une échographie du cœur à un péruvien d’une trentaine d’années. Il relève une augmentation de la pression artérielle, probablement liée à la situation hypoxique. Si je tente de résumer ses propos, le cœur se découpe en deux parties, à droite et à gauche. Le côté droit du cœur est chargé de renvoyer le sang pauvre en oxygène aux poumons pour éliminer le dioxyde de carbone et réoxygéner le sang. Petit et parfois gros problème lors d’une réaction hypoxique, les vaisseaux entre le cœur et les poumons se rétrécissent. Cela oblige le cœur de se dilater pour produire un effort supplémentaire. Plus ce dernier fait d’efforts, plus la pression artérielle est élevée et plus le risque de maladies cardiorespiratoires grimpe. Pas simple ! L’hypoxie peut tout autant avoir des effets positifs que délétères.

Ivan HANCCO, notre médecin péruvien, s’occupe de la première partie des évaluations. Une aide précieuse ! ©Tom BOUYER – Expedition 5300

Et nous, pouvons-nous vivre de manière permanente à 5300 m d’altitude ?

La réponse ne fait pas forcément consensus. Comparées à nous, habitants de plaine, les populations de haute altitude ont subi d’importants changements physiologiques et génétiques principalement vis-à-vis des systèmes respiratoire et circulatoire. Alors, oui, probablement, pourrions-nous (sur)vivre sur les premières années mais rien ne nous indique que nous ne développerions pas des pathologies spécifiques dans un tel environnement. Encore faudrait-il tester. Personnellement, je passe mon tour – même si j’ai envie de creuser la question.

De là où j’écris, sur un bout de table, je vois les Péruviens issus de corps de métiers différents se succéder, avec le sourire. Mais aussi avec un peu de crainte. Je sens les poignées de mains entre chercheurs et habitants, franches. Respectueuses. Je n’avais pas auparavant ressenti une telle concentration pendant l’expédition. Après tout, ce que l’équipe réalise actuellement est bien plus qu’une simple mission scientifique, c’est une mission au service de l’humain.

Axel Pittet pour Expedition 5300

Categories: News

2 Comments

mazier · 24 février 2019 at 21:00

Good work to the alti (wo)men and the scientific team.

    Axel PITTET · 26 février 2019 at 18:44

    Thank you very much for your message !
    Axel PITTET

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